Les putes de rue, focus sur celles qu’on voit, celles qui dérangent.

Salut les internets de France, de Navarre et d’ailleurs, aujourd’hui je vous parle prostitution et des putes de rue. Il n’est pas question de porter de jugements, et je ne prétends pas donner LA solution. Je fais ce que je sais faire de mieux finalement, vous raconter l’histoire.

La prostitution, le plus vieux métier du monde ? En quelque sorte, peut-être,  après tout c’est du commerce. Est-ce vraiment de la vente ? Non. Je dirai plutôt de la location. Louer sa bouche, son sexe, son anus.  Du plaisir ? Pour les 343 salauds et pour un grand nombre de clients visiblement, oui. Et pour les femmes et hommes qui en vivent ? Les témoignages divergent, il y a autant d’avis que de travailleurs du sexe. Sont ils vraiment libres ? Certains oui, d’autres non. Face à un objet aussi hétéroclite, comment légaliser pour protéger celles et ceux qui en ont besoin tout en respectant la liberté des autres ?

Alors que la question de la pénalisation du client est au centre des attentions, focus sur les putes de rues, celles qu’on voit, celles qui dérangent depuis toujours. 

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Paris, milieu XVIIIème siècle jusqu’à l’après Seconde Guerre Mondiale, tu vis dans un quartier populaire, la Goutte d’Or, ou dans le XIème. Ton appartement est au premier étage, au dessous tu as ton atelier. Tu n’es pas un petit bourgeois, tu n’es presque pas à plaindre. Par la fenêtre, tu regardes le Ruban.

  • Le Ruban

La prostitution a son petit jargon, le ruban c’est le trottoir, celui que les prostituées se partagent. Les bordels ou maisons closes ne sont jamais bien loin, dans les quartiers bourgeois. Mais ici, tout se passe dans la rue, aux  yeux de tous. Elles sont belles.

Toujours habillées proprement, coquettes et rondelettes. Elles sont jeunes, les trois quarts ont entre 14 et 25 ans. Certaines sont indépendantes, d’autres soumises à un homme. On dit qu’elles font « marmite ». Alcoolique ou voyou, parfois simplement fainéant,  un homme loue sa compagne, c’est elle qui fait vivre la maison et remplit la marmite.

Il arrive que pour la saison hivernale certaines des filles de rue se retrouvent dans les maisons closes. C’est le cas de la célèbre Amélie Elie, surnommée Casque d’Or. On gagne moins, mais on peut travailler plus longtemps et surtout au chaud. De plus, les bordels ont l’avantage de faire respecter les exigences réglementaires médicales, avec des tests de syphilis et autres ist. Enfin, des préservatifs sont mis à disposition, bien que très peu utilisés. Mais dès que les beaux jours reviennent, elles retrouvent le ruban.

  • L’art de la séduction

Il faut qu’elles attirent l’oeil. Une fois qu’on les regarde, qu’elles te captivent à t’en donner envie. Maintenant. Tout de suite. Pas une autre. Ce sera elle. Enfin elle t’emmène dans une pièce. Selon sa condition, ce peut être dans une petite chambre dans un restaurant ou un atelier, c’est ce que l’on appelle un cabinet, ou encore une chambre d’hôtel, ou un recoin de rue peu fréquentée. Si le racolage actif connait la répression, l’outrage à la pudeur est un délit pénal. Aussi, tu as tout intérêt à ne pas te faire choper dans une impasse, si tu veux éviter de te retrouver le sexe découvert et les mains en l’air.

Comment s’y prennent-elles pour séduire ? La première réponse est étymologique. Le seconde est visuelle.

    • Prostituer ? Prostituere signifie: exposer aux yeux.
    • Racolage ?  Littéralement, attraper l’autre par le cou.

Les Reines du trottoir sont toujours maquillées -souvent à outrance- et  elles transgressent les règles de décence. De nos jours elles sont fines, parfois il arrive que certain(e)s s’offusquent d’une jupe trop courte ou d’une paire de seins trop haute, mais dans l’ensemble nous sommes relativement libres. Au XIXème et même début du XXème siècle, une jeune fille à la longue crinière détachée, c’est indécent. Les filles de joie ont le cheveu et le sein libres. Féminines, leurs tenues sont colorées, excentriques et aguicheuses.

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  • L’indépendance financière

Les prostituées se déplacent souvent en vélo, vêtues de leurs plus belles toilettes, elles racolent avec leur sourire carmin et un porte-cigarette entre les doigt. Combien de femmes au XIXème siècle peuvent se permettre tant de luxe dans les quartiers populaires ?

Nombre de femmes du temps sont mariées jeunes et souvent de manière forcée organisée, elles travaillent à l’atelier familial ou à l’usine du coin pour gagner une misère. Le soir, elles rentrent chez elles et s’occupent du foyer. Quand la nuit tombe, au nom du devoir conjugal, elles subissent un coït sans plaisir. Totalement dépendantes de leurs époux certaines décident d’avoir recours à la prostitution pour obtenir une indépendance financière, mais c’est très minoritaire. Et puis il y a aussi de nombreuses femmes heureuses en ménage hein.

Les prostituées sont principalement des jeunes filles, leurs parcours sont souvent identiques. Dès 14 ans la jeune fille de quartier populaire, loue son corps.  Financièrement c’est la belle vie. De l’argent « facile » dit-on, est-ce si facile de louer son corps à des inconnus pour 20 minutes, une heure ? Je ne sais pas. On les voit sourire sur le trottoir, on imagine qu’elles sont heureuses. Après des années de prostitution, elles peuvent envisager librement la vie de couple (monospace, maison et kiki le labrador). Les filles de joie s’amourachent d’un garçon, qui a pu être un client. Certaines avec leurs épargnes ont pu ouvrir des petits commerces. D’autres sont tombées sur des mauvais garçons « amants de cœur et souteneurs« . Elles font la marmite. Incapables de se séparer de ces hommes qui les forcent à tapiner. Un beau syndrome de Stockholm.

L’exemple de Casque d’Or est frappant. Prostituée depuis l’âge de 15ans la jeune Amélie tapine d’abord pour survivre, puis seulement ponctuellement. Elle va malheureusement faire des mauvaises rencontres. La jeune fille va se mettre en ménage avec des hommes qui la forceront au trottoir pendant de longues années. Casque d’Or sera même à l’origine d’une guerre de gangs à Paris, ce qui lui vaudra son surnom. Peu avant ses quarante ans, la pute de rue sortira définitivement de la prostitution en rencontrant un gentil garçon, cordonnier. Cependant, elle continuera à avoir des amants et amantes jusqu’à sa mort en 1933. Elle a vécu 55 ans.

  • Cachez moi ce sein que je ne saurais voir

Si la prostitution organisée et « discrète » des maisons closes est tolérée, il n’en est rien de la prostitution de rue. Le préfet de police Lepine est très clair : « Mes agents sont chargés de la répression et du racolage, de ce que j’appelle la prostitution scandaleuse. Je ne m’occupe pas de l’autre. »

Les riverains de la Goutte d’Or ne cessent de se plaindre du ruban, c’est malsain, contraire à la morale Portée aux yeux des jeunes filles la prostitution est une source de tentation. Elles voient dans les apparats des filles de rue un signe de réussite sociale et d’indépendance familiale. Le rêve.

Aussi, la critique et la répression sont le quotidien de ces jeunes filles. Alexandre Parent-Duchatel a mené une enquête sur la prostitution durant l’entre deux guerres et tient des propos acerbes sur les jeunes filles.

« L’embonpoint de beaucoup de prostituées frappe tous ceux qui les regardent en masse. Il faut attribuer cet embonpoint (…) à la vie inactive que mènent la plupart d’entre elles, à la nourriture abondante qu’elles se procurent. Indifférentes pour l’avenir, mangeant à chaque instant, consommant beaucoup plus que toutes les autres femmes du peuple qui travaillent péniblement (….). Comment avec une vie aussi animale n’engraisseraient-elles pas ?« 

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La répression s’abat sur les prostituées non déclarées, on en décompte près de 75 000 à la fin du XIXème siècle (contre 15000 déclarées et principalement en maisons). Chaque jour, leur crainte est d’être enfermées à l’hôpital-prison de Saint-Lazare.

La répression avait trois objectifs principaux: un but hygiénique pour éradiquer la syphilis qui se répand dans le pays, un but nataliste surtout après 1870 et durant l’entre deux guerres. Le mari doit rester chez lui pour engrosser sa femme et redonner à la France sa population d’avant 1914. Enfin, la prostitution est contraire à la morale et à l’ordre public.

Bref, il n’a jamais été bon être une pute de rue.

 

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15 thoughts on “Les putes de rue, focus sur celles qu’on voit, celles qui dérangent.

  1. Article très intéressant ! Ces derniers temps j’ai vu la série française « Maison close » et j’ai lu la trilogie BD « Miss Pas touche ». Je ne connaissais absolument pas le règlement pour les « putes de rues »… Cela complète le tout !

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  9. Merci pour la vulgarisation aussi bien faite, et oui, je suis très curieuse de lire un article sur la prostitution masculine. (Pis les dessins sont vraiment chouettes, l’interaction texte-image fonctionne à merveille.)

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  11. « De plus, les bordels ont l’avantage de faire respecter les exigences réglementaires médicales, avec des tests de syphilis et autres ist. »
    Ouais, enfin, ces tests n’étaient pas (et ne sont toujours pas là où ils sont encore imposés) destinés à protéger les prostituées, mais uniquement les clients. Ce sont elles qui sont soumises à ces tests, eux, personne ne leur demande de test pour entrer au bordel. Ils peuvent très bien y amener la syphilis, la gonorrhée, le VIH ou le VHB, personne ne leur tombera sur le râble. La ou les filles contaminé-e-s, elle(s), sera ou seront virées manu militari sans prime de départ. Super avantage… Sans parler du fait qu’un acte médical posé sans consentement de la patiente, c’est un abus, et s’il s’agit d’aller voir ce qu’il se passe entre ses jambes – seul moyen à l’époque de déceler la syphilis – c’est même un viol (pénétration sans consentement). Et que la patiente soit une prostituée n’y change rien (ou plutôt, ne devrait rien y changer…).

  12. Moi je me souviendrai toujours d’une prof choquée qu’à dix ans je sache ce qu’était une pute et que je ne les juge pas… Pour moi, elles étaient « les jolies dames qui sont gentilles avec tout le monde », point barre. J’ai grandi en les voyant souvent dans ma rue, et c’est plus tard que j’ai découvert les jugements négatifs qui leur sont portés. C’est triste de voir qu’en deux siècles presque rien n’a changé pour elles (ou en mal, si c’est possible. En plus À note époque elles sont je crois plus nombreuses à ne pas pouvoir bosser en indé et à tomber dans la drogue).

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