Césarienne, l’histoire d’une opération

Le corps humain en général a toujours été l’objet de recherche en tout genre et pour cause, on est malade, on est fou, on naît avec trois jambes… En revanche, pour ce qui est du corps humain féminin en particulier, c’est déjà un peu plus compliqué… Des nichons ? Un clitoris ? Une matrice ? Qu’est-ce donc tous ces mots barbares ? Alors pour réaliser une opération chirurgicale sur un corps féminin, bof, attendons qu’elle soit morte pour agir. Eh oui, jusqu’en 1500 les césariennes ne sont pratiquées que sur les femmes enceintes décédées (depuis quelques minutes hein, pas morte depuis trois ans). Sortez votre scalpel et découvrez l’histoire de la césarienne !

La césarienne, une pratique (au moins) antique

On ne sait pas exactement depuis quand l’homme pratique la césarienne. Ce que l’on sait c’est que la religion a joué un rôle très important dans son développement. Parfois encouragée, parfois non, la pratique a connu différentes législations. La première césarienne mentionnée est liée à la naissance du dieu Asclepios. Coronis tombe enceinte d’Apollon mais elle le trompe avec un mortel, alors Apollon la tue, puis il décide de lui ouvrir le ventre pour récupérer son fils.

césarienne Asclepios

Au VIIIe siècle avant notre ère, la Lex Regia impose la césarienne sur une femme morte en couche avant la naissance de l’enfant, ou juste avant le terme. L’idée est de sauver le gamin. Ça a été le cas, selon Pline l’Ancien, pour la naissance de Scipion l’Africain, un général et homme d’état romain qui est né par césarienne après la mort de sa mère. A l’époque, les enfants nés par incision ont pour réputation d’être meilleurs que les autres et ils étaient consacrés à Apollon.

Toujours selon Pline l’Ancien :

« Les enfants dont les mères meurent en leur donnant le jour, naissent sous de meilleurs auspices : c’est ainsi que naquit Scipion l’Africain l’ancien, et le premier des Césars, ainsi nommé de l’opération césarienne qu’on fit à sa mère. »

Rappelons que « caesar » en latin signifie « enfant né par incision » et le verbe « caedere » signifie « inciser » ou « couper ». Mais attention ! Le premier des César n’est pas Jules César !! Eh oui ! Jules César est né par voie basse comme la plupart des romains, en revanche, il a bien un mec de sa famille, né par césarienne à qui l’on a donné le nom de l’opération.  En effet, le père, le grand-père paternel et l’arrière grand oncle de Jules César s’appelaient déjà « Caius Julius Caesar » respectivement III, II et I. Alors Jules César n’est pas né par césarienne comme le raconte la légende…

La césarienne post-mortem du Moyen-Age

Au Moyen-Age, les choses ne changent pas énormément. Seules les croyances ne sont pas les mêmes. On dit au revoir à Apollon et on salue le baptême. Que la femme claque en couche, peu importe, ce qu’il faut savoir c’est à quel moment du terme le fœtus peut recevoir le baptême. On se croirait à une réunion de la manif pour tous et des pro-vie.

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Au Moyen-Age le baptême est super important car si t’es pas baptisé tu t’en vas grossir les rangs de l’armée de Satan plutôt que de te la couler douce au coté de Dieu, au paradis avec des anges à poil. Le fait de pratiquer la césarienne sur une femme morte en couche ou à la fin du terme, permet de récupérer un gamin dans les rangs de dieu. Quitte à ce qu’il meurent quelques minutes après d’un coup de scalpel mal placé. Peu importe du moment qu’il est baptisé. En revanche, jamais l’idée de pratiquer une césarienne sur une femme vivante ne traverse l’esprit des médecins ou des sage-femmes, ou alors ils l’ont fait, ça n’a pas marché et on en a jamais entendu parlé. Jusqu’en 1500 !

La première césarienne in vivo

En 1491, Jacques Nufer et son épouse Elisabeth Alepaschin vivent à Siegerhausen (en Suisse d’aujourd’hui). Jacques est chatreur de porc, ce qu’il veut dire qu’il passe ses journées à couper les couilles à des cochons. Lorsque leur premier enfant commence à vouloir pointer le bout de son nez dans le vagin de Marie, ça bloque. Son bassin est trop étroit. Le médecin et les ventrières, les sages-femmes quoi, sont impuissants. Il n’y a rien à faire si ce n’est les accompagner paisiblement vers la mort. Jacques refuse de voir mourir son épouse et son enfant. Il demande alors l’autorisation d’accoucher sa femme par voie artificielle. Il veut lui ouvrir le ventre. Sachant que la cause est perdue, il obtient l’autorisation. Que la femme meure le ventre ouvert ou fermé, peu importe après tout. Or, la césarienne est un succès. Faut dire que Jacques Nufer connaît la pratique de la suture, sur des porcs, certes, mais il pratique.

Quelques temps plus tard, Elisabeth Alepaschin connaît d’autres grossesses. Cinq en réalité, dont une gémellaire. toutes par voie basse. D’après le récit de cette césarienne, il semble que le couple a eu beaucoup de chance. Il s’agissait d’une grossesse extra-utérine. C’est à dire que le fœtus n’était pas dans l’utérus mais directement dans l’abdomen. Ce qui fait que Jacques n’a pas eu besoin d’ouvrir et de recoudre l’utérus.

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A la même époque, Catherine de Médicis accouche par voie naturelle de deux petites filles. Or, l’une d’entre elle a été découpée in utero afin de sauver la vie de l’autre jumelle et de la mère. Peut-être que si l’on avait tenté une césarienne, les deux auraient pu survivre. Peut-être… Ou alors Catherine de Médicis serait morte d’une hémorragie ou d’une infection. Parce qu’à cette époque là, le taux de mortalité des femmes qui ont une césarienne est très important. Cinq femmes sur six décèdent pendant ou des causes d’une césarienne. Du coup, tu y réfléchis à deux fois…

La césarienne et l’hystérectomie

Le XVIe siècle, c’est un peu le siècle ou l’on expérimente des choses en matière de césarienne. On se rend compte qu’on peut faire vivre l’enfant et la mère en dehors de conviction religieuse, du coup, c’est pas mal. Plusieurs médecins vont donner des théories. Pas tout le temps bonnes.

François Rousset, dans les années 1570 écrit le « Traitte nouveau de l’Hysterotomotokie » il explique le procédé de la césarienne « enfantement caesarien, qui est extraction de l’enfant par incision latérale du ventre et matrice de la femme grosse ne pouvant autrement accoucher, et ce sans préjudicier à la vie de l’un ny de l’autre, ny empescher la faecondité maternelle par après ». François Rousset donne comme conseil de « remettre la matrice doucement dans son lieu, sans rien y coudre, sa rétractation vaut mieux que couture ». Vous imaginez bien que ne pas suturer l’utérus laisse place à de nombreux cas d’hémorragie ou de péritonite et les femmes meurent.

travail de Jacques Guillemeau

Ambroise Paré est un chirurgien bien coté du XVIe siècle, il lit avec précaution les études menées par François Rousset, mais il n’est pas tellement convaincu. Faut dire qu’avec son élève Jacques Guillemeau, il assiste à de nombreux décès.

«  je suis surpris que quelques-uns veulent assurer avoir vu des femmes auxquelles, pour extraire leurs enfants, l’on aurait incisé le ventre non seulement une fois, mais plusieurs : car telle chose par raison n’est pas du tout possible à croire, attendu que pour donner issue à l’enfant il faudrait faire une grande plaie aux muscles de l’épigastre, et pareillement à la matrice, laquelle étant imbue d’une grande quantité de sang et y faisant une division si grande, il y aurait une grande hémorragie, il y a encore d’autres accidents qui pourraient en arriver, et le pis une mort subite à la merci, et partant je ne conseillerai jamais de faire telle œuvre où il y a si grand péril et nul espoir en parlant humainement ».

En 1760, on qualifie la césarienne comme un assassinat chirurgical. Faut dire qu’on teste un peu tout et n’importe quoi. La chirurgie tâtonne. Il faut bien apprendre… Les praticiens ne s’entendent pas sur les instruments, sur l’incision, où faut il couper ? Dans quel sens ? Pour le dessus de l’utérus ? 0 coté du nombril ? À gauche ? À droite ? En biais ? On ne sait pas ce qui est le mieux. Il y a même un médecin écossais qui propose de faire des césariennes sous l’eau pour protéger les incisions des « miasmes », on ne parle pas encore de bactérie.

Heureusement, le XIXe siècle est l’époque la plus intéressante en matière de médecine et de chirurgie. C’est l’heure des grandes avancées !

Sutures, asepsie… les grands progrès au XIXe siècle

Au fil des siècles, on se rend compte que l’incision transversale basse est la moins risquée, pourtant c’est l’incision haute qui est plus pratiquée… Dès 1823 Auguste Baudelocque découvre qu’il est possible de pratiquer une césarienne sans couper le péritoine, cette pratique limite clairement les hémorragies et les infections mais elle n’est pratiquée qu’un siècle plus tard. Baudelocque est aussi spécialiste en broyage de crâne de fœtus mort pour éviter une césarienne. On pratique également la suture de l’utérus malgré les recommandations foireuses et inverses de Rousset. Différentes techniques sont employées.

cesarienne

En 1769, Lebas suture un utérus avec du fil de soie. Il n’y a pas hémorragie. C’est un succès. Hélas, la patiente décède d’une infection quelque temps après l’opération. On essaie aussi le fil d’argent, puis en 1874, le chirurgien Sylvetrini utilise du fil élastique. Avec la suture systématique de l’utérus, la mortalité des femmes durant la césarienne tombe à 1 femme sur 10.

Autre solution, qui est loin d’être la meilleure, l’ablation de l’utérus. Oui, en 1876, Edoardo Porro, propose carrément d’enlever systématiquement l’utérus après l’extraction du gamin pour éviter les hémorragies et les infections. En réalité, il sort l’utérus du ventre afin d’avoir une meilleure vue pour opérer et délivrer l’enfant. Cette méthode sauve de nombreuses femmes, certes, mais elle les rend également stériles. On parle alors de mutilation. L’hystérectomie post-césarienne est pratiquée jusqu’à la Seconde Guerre mondiale dans les cas d’infection extrême. Avec la compréhension des bactéries et des antibiotiques, l’hystérectomie est de moins en moins nécessaire car les plaies sont de moins en moins infectées. Les médecins se lavent les mains, on nettoie les instruments, on trie les malades selon leur pathologie, on enlève les rideaux, on change les draps… Oui, ça commence par ça.

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Enfin, pour limiter les douleurs, les femmes sont anesthésiées dans un premier temps à l’éther, au chloroforme ou au protoxyde d’azote par inhalation et au fil des années, on va pratiquer l’anesthésie par intraveineuse avec des barbituriques, des curares (anesthésie générale) ou encore de la cocaïne. Ce n’est qu’en 1990 qu’on valorise la péridurale, une anesthésie locorégionale.

En 2015, le taux de mortalité suite à une césarienne s’élevait en France à 8,4 cas pour 100 000 interventions. On progresse !

J’aurais pu écrire des pages et des pages tant il y a de choses à dire, si tu veux en savoir plus, je te conseille cet article, mais aussi ce livre, celui-ci, et encore celui-là

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2 thoughts on “Césarienne, l’histoire d’une opération

  1. Si je puis me permettre, l’anesthésie la plus communément pratiquée actuellement pour effectuer une cesarienne est la rachianesthésie. Un détail.

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